Une soirée au vidéo-club du coin : quand le septième art se partage entre voisins
Photo: The Museum of Reclaimed Urban Space, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Il est 19h30 un vendredi soir, et la salle des fêtes de Sainte-Colombe sent déjà le thé à la menthe. Au fond, deux bénévoles débattent de l'orientation de l'écran : face à la fenêtre, ou à l'abri du reflet du projecteur ? C'est la grande question du soir, et elle résume assez bien l'esprit du vidéo-club associatif : du cinéma, oui, mais du cinéma qui se débrouille, qui bricole, qui vit.
Le film du mois, choisi à la majorité (et parfois à l'applaudimètre)
Tout commence en amont, autour d'une table de cuisine. Le comité de sélection — quatre habitués, deux nouveaux venus — trie les propositions. Ce mois-ci, le vote s'est porté sur un long-métrage sénégalais primé à Carthage, sous-titré en français. « On alterne : un film du Sud, un film québécois, parfois un classique français que les jeunes n'ont jamais vu », explique Nadia, trésorière de l'asso et gardienne incontestée du vidéoprojecteur.
Le choix n'est jamais anodin. Il s'agit de trouver une œuvre qui parle à tout le monde : les retraités fidèles au poste, les familles du quartier, les étudiants de passage. Un film francophone, de préférence, parce que la langue fait partie du projet. « Quand un gamin du quartier entend le français tel qu'on le parle à Ouagadougou ou à Montréal, quelque chose se déclenche. La francophonie cesse d'être un mot de dictionnaire. »
20h30, l'écran s'allume et le quartier se tait
L'entrée est libre, la cotisation libre aussi. Une cinquantaine de personnes s'installent sur des chaises dépareillées, des enfants en pyjama sur les genoux de leurs parents. Quelques rappels d'usage : pas de téléphone, on garde les discussions pour après — et il y en aura, des discussions.
Le film défile. Deux heures de tension douce, de paysages de Dakar, de dialogues qui font rire et grincer. À la lumière du plafonnier, personne ne se précipite vers la sortie. C'est là que la soirée commence vraiment.
Le débat : la vraie séance de cinéma
Animé par un bénévole qui a préparé trois questions (et n'en suivra aucune), l'échange part dans tous les sens. Une spectatrice raconte avoir grandi dans un quartier semblable à celui du film. Un prof de français note des expressions à reprendre en classe. On parle d'émigration, de familles séparées, de la place des aînés. Le film est prétexte ; le vivre-ensemble, le sujet.
« On ne fait pas la morale à personne, on donne juste un espace pour parler », résume Karim, le modérateur du soir. Dans les cinémas multiplexe, la lumière se rallume et tout le monde rentre chez soi. Ici, la conversation continue autour du buffet.
Le buffet du monde, ou le débat en sauce
Car le vidéo-club du quartier a une arme secrète : la table du partage. Chacun apporte quelque chose. Ce soir, un plat de thiep, des beignets, un cake au citron d'une voisine, du thé qui circule de main en main. Les sujets glissent du cinéma vers les vacances, les grands-mères, les recettes. Les inconnus du début de soirée échangent leurs numéros avant de partir.
C'est la recette magique de ces ciné-clubs : une image, une parole, un plat. Rien de coûteux, tout de précieux.
Une vitalité qui dérange les statistiques
On annonce la mort du cinéma de proximité depuis des années, et pourtant. Les vidéoclubs associatifs et ciné-clubs de quartier se portent plutôt bien, portés par l'envie de rencontres réelles et par des dispositifs comme les aides à la diffusion de films francophones. Certains s'installent l'été dans les cours d'immeuble, d'autres squattent les bars citoyens ou les médiathèques rurales.
Leur force ? Zéro intermédiaire. Des films choisis par des voisins pour des voisins, des débats sans protocole, des soirées où l'on vient autant pour les gens que pour l'écran.
Envie de lancer le vôtre ?
Trois conseils glanés au fil des soirées : commencez petit (un projecteur, un film, vingt chaises), ne cherchez pas la perfection technique mais la régularité — une projection par mois suffit à créer l'habitude — et surtout, soignez l'après-séance. Le film fait venir les gens ; c'est le partage qui les fait revenir.
La prochaine projection de Sainte-Colombe, c'est un film québécois. Sur la bouche à oreille du quartier, on parie déjà sur la durée du débat. Notre pronostic : tard dans la nuit.