Chanter faux mais ensemble : une répétition avec la chorale du dimanche
Photo: Johnnybam, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Il est 14 h 30, un dimanche de novembre, et la salle associative sent encore le café. Les chaises sont disposées en arc de cercle, les partitions — pour ceux qui en ont — posées sur des genoux impatients. Dans dix minutes, une vingtaine de personnes âgées de 17 à 78 ans vont chanter ensemble. Aucune n'a passé de concours d'entrée. Aucune ne sera jugée.
Ici, on ne demande pas le conservatoire
« La première chose qu'on dit aux nouveaux, c'est qu'il n'y a pas de mauvaise voix, seulement des voix qui ne se connaissent pas encore », sourit Malika, la cheffe de chœur, une baguette à la main et un grand éclat de rire dans la gorge. Sa chorale de quartier, née il y a six ans d'un affichage à la bibliothèque municipale, réunit aujourd'hui des salariés, des retraités, des étudiants étrangers venus travailler leur français, et un facteur qui ne rate aucune répétition.
Le répertoire ? Un mélange assumé : Brassens bien sûr, mais aussi des chants traditionnels occitans, des complaintes venues du Québec, quelques lignes de Léonard Cohen traduites, et des chants polyphoniques d'Afrique francophone appris uniquement à l'oreille. « Le chant, c'est la porte d'entrée de la langue, explique Malika. Ceux qui apprennent le français mémorisent les textes sans s'en rendre compte. Une chanson, ça rentre tout seul. »
Le pupitre comme place de village
Ce qui frappe à l'observation, c'est la logistique du lien. Avant même la première note, il y a les embrassades, les nouvelles du fils de Josette, le thermos de thé que quelqu'un a apporté « parce qu'on n'allait pas chanter le ventre vide ». Les pauses sont longues, les conversations plus encore. Une répétition de deux heures en dure en réalité trois et demie, et personne ne s'en plaint.
Les études ne disent pas autre chose : chanter en groupe améliorerait la respiration, réduirait le stress et renforcerait le sentiment d'appartenance. Mais sur le terrain, on le formule autrement. « Mon médecin m'a dit d'aller marcher, raconte Henri, 74 ans. Moi, je suis venu chanter. C'est pareil, sauf qu'ici on me parle. »
Apprendre la langue par la gorge
Pour Awa, arrivée de Dakar il y a deux ans, la chorale a joué le rôle d'une classe de français déguisée. « Je connaissais la grammaire, mais je n'osais pas parler. Là, je chante. Et quand on chante, on n'a plus peur du accent. » Elle a découvert au passage « Le Déserteur » de Boris Vian et peut maintenant en réciter les couplets par cœur — un exercice d'expression orale qu'aucun manuel n'aurait osé.
Ce phénomène, les chorales populaires le vivent partout en France : la chanson comme apprentissage informel, la répétition comme cours de conversation, le concert de fin d'année comme examen final devant un public bienveillant de familles et de voisins.
Le concert qui prépare l'hiver
Dans trois semaines, la chorale montera sur la scène de la maison de quartier pour son concert d'hiver. Entrée libre, buvette solidaire, et un plateau partagé avec un atelier théâtre ados. « On ne vise pas la perfection, prévient Malika. On vise le frisson. Celui qu'on a quand trente voix, même imparfaites, portent la même phrase au même moment. »
Envie de tenter l'expérience ? Les chorales de quartier recrutent presque toujours avant les grands rendez-vous de décembre. Aucune expérience requise, aucun solfège exigé. Juste une envie de voix qui se mêlent — et, accessoirement, le droit de chanter faux. Enfin, de chanter « différemment », comme dirait Malika.