Fa mi ré sol: la révolution douce des orchestres qui répètent dans les sous-sols
Photo: Ravpapa, CC BY 3.0, via Wikimedia Commons
Il est 14h30, un dimanche comme les autres. Au rez-de-chaussée du centre social, un panneau écrit à la main indique la direction : « Orchestre — descends au sous-sol, suis la musique ». Et effectivement, on la suit, cette musique. Un la de référence qui traîne dans l'escalier, une clarinette qui s'échauffe, des rires. En bas, une quarantaine de personnes s'installent sur des chaises dépareillées : lycéenne au violon emprunté, retraité à la trompette, infirmière qui n'a jamais touché un pupitre de sa vie avant il y a huit mois.
Zéro audition, zéro complexe
Ici, pas question de jouer les passages difficiles de Tchaïkovski ni de faire la fine bouche à un fa bémol raté. La règle du jeu est affichée sur le mur : « On vient comme on est, on joue comme on peut. » Le chef, Karim, est professeur de musique dans un conservatoire voisin le reste de la semaine. Le dimanche, il troque l'exigence contre la patience.
« Les gens croient qu'il faut du talent pour faire de la musique ensemble. Faux. Il faut de l'écoute. Et l'écoute, justement, c'est ce qui manque le plus dans un immeuble », sourit-il avant de donner le départ.
Des partitions adaptées à tous les niveaux
Le secret tient dans les arrangements. Karim réécrit tout : une version simplifiée pour les débutants, une ligne médiane pour les intermédiaires, une partie plus consistante pour les anciens. Résultat, personne n'est décoré sur scène ni noyé dans la masse. La lycéenne qui joue depuis deux ans côtoie la prof de maths qui a ressorti son alto du grenier après trente ans de pause.
« La première répétition, je n'arrivais même pas à lire les notes », raconte Monique, 62 ans. « Karim m'a dit : tu peux chanter ta partie si tu veux. Alors j'ai chanté. Trois semaines plus tard, je jouais. »
Le concert improbable comme rite de passage
Chaque saison se termine par une tournée de concerts dans des lieux qui n'ont rien d'une salle philharmonique : la cour de l'école du bout de la rue, le hall de la résidence pour personnes âgées, la halle du marché un samedi matin, parfois même le quai de la gare avec l'accord du personnel.
L'an dernier, une coupure d'électricité a transformé le concert de quartier en performance acoustique impromptue. Les habitants des immeubles voisins, attirés à leurs fenêtres, se sont mis à applaudir depuis les balcons. « Ce soir-là, on a compris qu'on ne jouait pas pour un public, on jouait dans le quartier, avec lui », se souvient Karim.
Là où l'on ne se parlait plus
Ce qui frappe, en discutant avec les musiciens, c'est le hors-scène. Le jeune du 4e étage qui aidait désormais la voisine à porter ses courses. Les parents qui se sont retrouvés au même rendez-vous chez le pédiatre et ont découvert qu'ils jouaient du violoncelle dans le même sous-sol. La médiatrice du centre social le résume sans détour : « Avant, on recevait des plaintes pour bruit de voisinage. Maintenant, ce sont des demandes d'inscription. »
Des recherches en sociologie de la musique l'ont bien documenté : la pratique collective amateur est l'un des rares espaces où l'on coopère sans enjeu matériel, où la réussite dépend de l'autre. Un cours de cohésion sociale gratuit, en somme.
Et si vous vous y mettiez ?
Ces orchestres de quartier essaiment partout en France, portés par des associations, des centres sociaux ou des mairies convaincues. Beaucoup prêtent les instruments, certains proposent même des cordes ou des flûtes en prêt gratuit la première année. Le coût d'adhésion reste symbolique, souvent moins qu'une place de concert.
Alors la prochaine fois que vous entendez un son un peu hésitant monter d'un sous-sol un dimanche après-midi, ne protestez pas. Descendez. On vous tendra probablement un tambourin et une chaise. Et six mois plus tard, vous jouerez peut-être sur un quai de gare, sous les applaudissements des fenêtres.