Le tableau noir a fait des émules : quand les retraités ouvrent la classe du quartier
Photo: senior volunteer teaching adult writing workshop community classroom, via www.kentadulteducation.co.uk
Il est 14 h un mardi après-midi, et la salle des fêtes de Saint-Marcel-lès-Valence sent bon le café. Autour de la grande table, une dizaine d'adultes griffonnent, cherchent leurs mots, rient de leurs fautes. Au bout de la table, Ginette, 74 ans, ancienne secrétaire de mairie, corrige un exercice sur les homophones avec la patience d'une personne qui a toute son temps — parce que, justement, elle l'a.
« Ici, personne n'a peur de se tromper », sourit-elle. « On n'est pas à l'école, on est entre voisins. »
La langue, remède contre l'exclusion
Le concept est d'une simplicité désarmante : des retraités bénévoles, souvent d'anciens enseignants, secrétaires, cheminots ou artisans, animent des ateliers gratuits de français écrit et oral, destinés aux adultes en réinsertion professionnelle, aux nouveaux arrivants, ou simplement à celles et ceux que l'école a laissés sur le carreau.
Car l'illettrisme ne concerne pas que les autres. Selon l'ANLCI, près de 10 % des adultes en France éprouvent des difficultés face à l'écrit. Derrière ce chiffre, des vies freinées : un permis raté, un emploi refusé, un courrier administratif incompréhensible, un mot laissé sans réponse parce que la plume fait peur.
« On ne vient pas ici pour avoir le bac français », résume Karim, 41 ans, chaudronnier, qui vient perfectionner son orthographe pour passer un concours. « On vient parce qu'on a honte ailleurs, et qu'ici la honte disparaît. »
Des dictées qui font rire plutôt que trembler
Finis les souvenirs de dictée sanction. Dans l'atelier de Saint-Marcel, les textes sont choisis pour leur drôlerie : un extrait de San Antonio, une lettre fictive au maire pleine de fautes à dénicher, un menu de bistrot à corriger. Le vocabulaire s'apprend par le jeu — bataille de mots croisés, devinettes de proverbes, quiz sur les expressions régionales.
« La semaine dernière, on a travaillé le passé composé avec des recettes de cuisine », raconte Robert, 79 ans, ancien instituteur et co-animateur de l'atelier. « Chacun racontait le plat qu'il avait fait dimanche. On a conjugué, on a goûté, on a retenu. C'est comme ça qu'on apprend vraiment. »
La pédagogie du vécu, en somme. Et ça marche : certains participants viennent depuis trois ans, et plusieurs ont passé avec succès des examens ou des entretiens d'embauche qu'ils n'auraient jamais osé tenter avant.
Une transmission à double sens
Ce qui fait la richesse de ces ateliers, c'est ce que chacun y apporte. Les aînés donnent la maîtrise de la langue, les participants donnent en retour un regard neuf, des histoires venues d'ailleurs, une énergie qui bouscule les habitudes.
« Moi qui pensais ne servir plus à rien depuis ma retraite, je me sens utile au plus haut point », confie Ginette. « Et en échange, Awa m'a appris à cuisiner le mafé. On n'a pas fini d'échanger. »
C'est toute la philosophie de ces dispositifs : la solidarité n'est pas un geste à sens unique. Elle est un échange, un va-et-vient, une table où tout le monde apporte quelque chose.
Et si vous montiez le vôtre ?
Envie de lancer un atelier dans votre commune ? Quelques conseils issus des expériences qui fonctionnent :
- Trouver un lieu gratuit et accueillant : salle associative, médiathèque, maison de quartier. L'important est que le lieu soit neutre, chaleureux et accessible en transport.
- S'appuyer sur les réseaux : la mairie, le CCAS ou les associations locales de retraités regorgent de volontaires qu'il suffit de solliciter.
- Commencer petit : deux heures par semaine, cinq à dix participants. La régularité compte plus que l'ambition.
- Jouer, rire, goûter : la convivialité est le vrai moteur de l'apprentissage adulte. Le café et les gâteaux partagés font partie de la méthode.
- Se former un peu : des associations comme Lire et Écrire ou l'ANLCI proposent des kits pédagogiques gratuits pour les animateurs bénévoles.
Une société qui s'écrit ensemble
Au moment où l'on s'inquiète du repli et de la fracture sociale, ces salles aux chaises dépareillées rappellent une vérité simple : la langue est un bien commun, et le partager ne coûte presque rien. Un tableau, des feutres, du temps disponible, de la patience.
« Ce qu'on transmet ici, ce n'est pas que de l'orthographe », conclut Robert en rangeant les chaises. « C'est le droit de prendre la parole. Et ça, personne ne devrait en être privé. »
La prochaine dictée a lieu la semaine prochaine. Il y aura de la place autour de la table — et probablement du gâteau fait maison.